Menger dans le panorama de l’économie politique actuelle

En véritable révolutionnaire de la pensée en économie politique, Menger aura laissé quelque chose de lui dans l’ensemble des sciences humaines.

D’après Gilles Campagnolo

[Il] montra en son temps que s’il manifestait de la réserve quant à ses opinions politiques, il avait choisi le parti radical de la plus grande liberté intellectuelle et de la modernité dans la science, comme dans les réalisations qu’elle permet. De ce dernier point de vue, la modernisation de l’Empire austro-hongrois était la grande entreprise de son temps, celle à laquelle il apporta son concours à titre d’expert, par exemple dans la réforme monétaire de 1892 ; il se heurtait à la fois au bigotisme clérical de la Cour, d’une part, et à une forme surannée d’aristotélisme dans l’université, d’autre part, incarnant dans ces deux mondes le modèle de l’« homme des Lumières ». Le portrait que nous montrent sa vie et son œuvre diffère ainsi remarquablement de celui, réducteur, parfois tracé tant par ses panégyristes autrichiens que par leurs ennemis.

(…) L’impact de la classification renouvelée des sciences, (…) à un siècle de distance, [se trouve dans] une situation inverse (…) : à l’exclusivisme unilatéral des historicistes allemands du XIXe siècle a aujourd’hui succédé la quasi mise à l’écart des historiens. Ceux d’entre eux qui travaillent sur les faits économiques se sont déjà souvent reconvertis dans les départements d’histoire, où les critères de travail en vigueur sont pour le présent tout à fait différents de ceux de la profession des économistes – notamment quant à l’apport de la preuve. Des données chiffrées ne sauraient en effet suffire à la fournir aux yeux des historiens, même si elles y contribuent, et la cliométrie se trouve empêtrée, malgré les efforts de ses représentants, dans ces ambiguïtés.

Quant aux historiens de la pensée économique, leur sort est encore plus pénible car, et en général à la manière des départements d’économie anglo-saxons, la pratique commune est de ne leur laisser que la place la plus restreinte, voire aucune, alors même que les départements d’histoire des sciences s’intéressent de manière presque unanime aux seules théories scientifiques issues des sciences de la nature, et à la rigueur aux sciences dites « de l’esprit » au sens contemporain de l’expression, qui n’est plus celui du temps de Menger (c’est-à-dire qu’il se réduit aux points où la médecine et la psychiatrie touchent à la psychologie, et la philosophie de l’esprit en tant que “philosophy of mind” est à cet égard une héritière renégate de la „Philosophie des Geistes“ allemande) ; cela exclut de facto les sciences de la société (tandis qu’elles figuraient naturellement au sein des „Geisteswissenschaften“).

Les seules options qui restent alors aux historiens actuels des questions économiques, historiens des faits et/ou de la pensée, consistent soit à sortir carrément de la sphère professionnelle des économistes, soit à construire une spécialité à part, ce qui implique toutefois d’accepter de se limiter à un domaine de la pensée à l’écart du mainstream de leur discipline fondamentale d’origine – ce qui les trouble, et on peut le comprendre. Pourtant, remarquons, à propos de la première possibilité, que c’est le plus souvent le cas des historiens de la physique, de la biologie, etc., éloignés des départements respectifs où s’élaborent ces sciences. Et, quant à la seconde, certaines disciplines conjuguant systématiquement histoire et théorie, comme l’étude des institutions économiques, ont ainsi trouvé une certaine reconnaissance en élaborant un champ disciplinaire distinct de l’économie « standard », en choisissant de présenter leurs travaux dans le cadre d’un domaine qui leur est spécifique. À cet égard, il leur a fallu renverser ce que D. McCloskey a appelé la « rhétorique du mainstream économique »1 ; ce n’est qu’alors seulement que de tels domaines ont pu récemment influencer efficacement le mainstream économique, quoique dans une mesure demeurée très relative, en questionnant la manière dont la théorie y est pratiquée, et surtout présentée, de nos jours.

La classification de Menger a encore une autre qualité insigne (…) : la subjectivité individuelle que sa conception de la science place au centre de la théorie (puisqu’il y a évaluation subjective des biens par l’agent, ce que Böhm-Bawerk devait souligner à son tour) conduit à se préoccuper de la conscience que les hommes prennent de la discipline économique même – car il y a bien toujours, d’une part, les agents et, d’autre part, les observateurs, ces derniers étant à leur tour sous le regard des autres hommes, ce qui permet d’ailleurs d’expliquer différents effets d’anticipation de la part du public, à savoir des agents individuels « privés », face aux mesures économiques prises par les autorités gouvernementales, qui les proclament ou les taisent donc à escient. Ce « jeu de miroir » produit des effets économiques observables ; il est effectivement devenu un des arguments contre certaines mesures budgétaires ou monétaires de politique économique, puisqu’en réagissant aux mesures annoncées par les autorités, les agents en diminuent, voire en annulent, l’efficacité et les résultats attendus.

Et cela signifie qu’une discipline économique qui négligerait le jugement nécessairement porté sur leur vie matérielle par d’autres hommes que les économistes, à travers leurs décisions et leurs actions actuelles, comme à travers les institutions qui en sont le résultat, souffrirait de toute la « naïveté » de la scolastique académique qu’illustrait en son temps l’historicisme.

Les influences qui s’exercent effectivement en pratique sur la culture des différents champs disciplinaires ne sont alors pas toujours, sinon souvent peu ou mal, évaluées. Si les institutionnalistes défendent une position située en dehors du mainstream, d’autres courants, qui s’appuient parfois, pour leur part, sur des fondements opposés dans leurs conceptions de l’agent et des institutions, occupent donc un terrain commun, une arène de débats qui peuvent à leur tour être éclairants quant aux enjeux véritables de la vie matérielle des hommes – mais encore faut-il laisser ce sol nourricier porter ses récoltes … Or, deux visions s’opposent ici : l’une souligne qu’après tout, ce dont les économistes traitent, ce sont de « formes de vie » dont sont porteurs les agents et les institutions ; l’autre indique qu’il convient seulement de proposer l’amélioration technique de modèles à calculer.

Le dépassement de l’opposition est possible, dès lors qu’on rappelle que, ce qu’il s’agit de calculer (ou mieux, aujourd’hui, de simuler, grâce à l’apport de la puissance des outils informatiques), ce sont précisément les comportements d’agents individuels vivants. L’intégration de la notion de « forme de vie » prend sens pour éclairer certaines conceptions dites « non standard » parmi les plus prometteuses, dont se rapproche précisément pour partie l’orientation autrichienne centrée sur l’individu – un centrage que partagent de plus en plus les systèmes informatiques dits « multi-agents » dans la programmation-objet de la simulation en sciences sociales, et en économie en particulier. De ce point de vue, et à plus d’un siècle de distance, très loin de l’outillage hautement technologique moderne, et pourtant très proche des conceptions les plus récentes, la pensée mengérienne regorge de leçons utiles.

Pour conclure sur ce point qui illustre l’utilité actuelle de la classification mengérienne des sciences économiques, disons que les cadres autrichiens et néoinstitutionnalistes fournissent, d’une part, des mises en garde utiles contre tout unilatéralisme « théoriciste » dans le gros de la profession des économistes, et qu’ils incitent, d’autre part, à réviser les bases conceptuelles du traitement de l’économie.

Les aperçus donnés par (citons les ici pêle-mêle, sans même ne rien supposer quant aux relations entre des perspectives effectivement distinctes) Coase, North, les auteurs « autrichiens », les néo-institutionnalistes, certains historiens ou certains épistémologues de la pensée économique, les méthodologues non-standard (sinon d’autres encore), ces points de vue variés au plus haut point rendent tous compte de ce que, pour eux, ni l’économie dans son ensemble, ni sa méthodologie ne sont solubles dans des options épistémologiques unilatérales : qu’il s’agisse de l’histoire, ou (…) de ce qu’apportent les équations mathématiques – et de ce qu’elles n’apportent pas, ou de ce à quoi elles ne sauraient se substituer efficacement –, la résistance à tout unilatéralisme dans l’interprétation du « réel » fait partie de l’héritage légué par Menger. L’« historicisation » unilatérale de la science économique de son temps s’est depuis longtemps effacée devant la théorie économique pure, mais est-ce celle qu’il réclamait ? Le caractère « exact » qui rend un savoir « scientifique » ne doit sans doute pas être confondu avec la domination devenue aujourd’hui tout aussi exclusive de la forme mathématisée dans la saisie des échanges. Menger s’y opposait dès son époque.

Campagnolo 2011b, p. 74-78.

Bibliographie

CAMPAGNOLO Gilles, [2011b] « Présentation » des Recherches, section 1 : « Actualité des concepts mengériens », p. 19-30 et section 4 : « sciences économiques et résistance à la mathématisation du réel », p. 74-78

Note


  1. Sur McCloskey, et sa critique approfondie du discours tenu dans les départements universitaires d’économie, à commencer par celui dominant de l’université de Chicago (son propre département d’originel, voir ses travaux ainsi que la présentation de la traduction de son article initiateur par Ludovic Frobert, « Si vous êtes si malins … » McCloskey et la rhétorique des économistes, Lyon, ENS-Éditions (série « Économie politique moderne »), 2004.